Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 15:41

Si j’ai finalement pensé à l’Enfer de ma bibliothèque pour retrouver le livre égaré, c’est parce que je me rappelais avec certitude que les paradoxes de Pierre Bayard conduisant logiquement à déclarer inutile, voire pernicieuse toute lecture avaient profondément choqué et même vexé le lecteur boulimique que je suis depuis toujours ; il me semblait aussi, à la réflexion, que sa relégation avait eu une cause encore plus sérieuse : le traitement réservé à Anatole France.

À la relecture des premiers chapitres, il m’apparait que France n’est pas directement maltraité par l’auteur, mais indirectement à travers le célèbre discours de réception à l’Académie de Valéry, discours en principe d’hommage à l’occupant précédent de son fauteuil, France en l’occurrence, dans lequel il parvint à ne le nommer jamais et à l’égratigner de toutes les manières—vengeance d’un ancien anti-dreyfusard, qui sait ?—

Sur Valéry, j’extrais du journal de Gide à la date du 9 Février 1907 ceci qui n’est pas sans rapport avec le propos de Pierre Bayard :

Valery ne saura jamais toute l’amitié qu’il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J’en sors meurtri. Hier j’ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne restait debout dans mon esprit.
Sortant avec moi, il m’a accompagné au Bois. J’avais pris mes patins qui dormaient depuis dix ans dans une caisse et, ma foi, sur la glace, je ne les ai pas trouvés trop rouillés. Valéry ne m’a point quitté ; je souffrais à le voir m’attendre, de sorte que je n’ai presque pas patiné. Repartant avec lui, je l’ai quitté devant la porte des Charles Gide, où je suis monté prendre des nouvelles de Paul.
Et, naturellement, impossible de travailler le soir. Après une telle conversation je retrouve tout saccagé dans ma tête.
La conversation de Valéry me met dans cette affreuse alternative : ou bien trouver absurde ce qu’il dit, ou bien trouver absurde ce que je fais. S’il supprimait en réalité tout ce qu’il supprime en conversation, je n’aurais plus raison d’être. Du reste je ne discute jamais avec lui ; simplement il m’étrangle et je me débats.
Ne m’a-t-il pas déclaré hier que la musique (il en est sûr) allait devenir purement imitative ; ou mieux, une notation de plus en plus exacte de ce que la parole ne pouvait plus exprimer, mais sans plus aucun souci esthétique : un langage précis.
Il dit aussi : « Qui est-ce qui s’occupe aujourd’hui des Grecs ? Je suis convaincu que ce que nous appelons encore aujourd'hui « langues mortes » va tomber en putréfaction. Il est impossible désormais de comprendre les sentiments des héros d’Homère. Etc., etc.»
Mes pensées, après des propos de ce genre, mettent à se redresser plus longtemps que les herbes après la grêle.

Alain, le 20 Juillet 1927, sous le titre NOTRE LUCRECE écrivait :

« Valéry est notre Lucrèce. Neuf, serré, éclatant, sauvage. Seul devant la mer, qui ne dit qu’elle ; seul sous les constellations, qui ne disent qu’elles ; et suivant jusque dans ces explosions de mondes les jeux de la force nue et des essences impitoyables. Les hommes à ses pieds, ombres passagères. »

Son texte se terminait par cette allusion au discours à l’Académie :

Et je viens à penser à Anatole France, victime immolée ici par celui qui se nomme lion, mais victime qui enfin fit voir une fois ou deux l’étincelle de l’amour humain, plus précieux encore que l’espérance.

Repost 0

Présentation

  • : Le blog de Bergeret
  • Le blog de Bergeret
  • : sans queue ni tête
  • Contact

Profil

  • bergeret
  • Mi-figue;mi-raisin
Procrastinateur confirmé
Fumiste
Bloguenaudouilleur
  • Mi-figue;mi-raisin Procrastinateur confirmé Fumiste Bloguenaudouilleur

Recherche