Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 16:32

Je ne sortirai pas exagérément du sujet qui m’occupe depuis quelques jours en parlant ici d’un auteur que le Bac Français 2016 vient de tirer de l’obscurité, un auteur dont on n’avait jamais tant parlé chez Assouline, un auteur que, comme chacun sait, j’aime lire, Anatole France enfin.

Beaucoup disent, à raison selon moi, que son style est suranné, que ce n’est pas de la Littérature ; certains ajoutent, à tort à mon avis, qu’il est donc souhaitable de l’oublier.

Pour ma part, je le lis pour au moins deux raisons, peut-être étrangères à la Grande Littérature mais qui ne me paraissent pas négligeables : le plaisir que cette lecture me procure et l’engagement politique de l’auteur, engagement indissociable de son œuvre à partir de l’Affaire Dreyfus.

Cela dit, la discussion chez Assouline m’amuse quelque peu.

Plusieurs fois depuis que je fréquente son blog, Assouline ayant évoqué France n’a pu s’empêcher d’ajouter « Qui lit encore Anatole France ? », remarque qui n’a suscité d’autre commentaire que celui-ci, de Lucien Bergeret « Qui lit encore Anatole France ? Moi »

Or, son dernier article, provoqué par l’événement « Bac Français » est plutôt élogieux pour l’écrivain engagé Anatole France et, curieusement, les commentaires sont bien moins souvent hors sujet qu’à l’habitude et on se prend à penser « Tiens ! Ils en ont tous lu au moins une partie ! Oh ! Sans doute pas très récemment mais plus que je n’aurais cru… »

Repost 0
13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 15:41

Si j’ai finalement pensé à l’Enfer de ma bibliothèque pour retrouver le livre égaré, c’est parce que je me rappelais avec certitude que les paradoxes de Pierre Bayard conduisant logiquement à déclarer inutile, voire pernicieuse toute lecture avaient profondément choqué et même vexé le lecteur boulimique que je suis depuis toujours ; il me semblait aussi, à la réflexion, que sa relégation avait eu une cause encore plus sérieuse : le traitement réservé à Anatole France.

À la relecture des premiers chapitres, il m’apparait que France n’est pas directement maltraité par l’auteur, mais indirectement à travers le célèbre discours de réception à l’Académie de Valéry, discours en principe d’hommage à l’occupant précédent de son fauteuil, France en l’occurrence, dans lequel il parvint à ne le nommer jamais et à l’égratigner de toutes les manières—vengeance d’un ancien anti-dreyfusard, qui sait ?—

Sur Valéry, j’extrais du journal de Gide à la date du 9 Février 1907 ceci qui n’est pas sans rapport avec le propos de Pierre Bayard :

Valery ne saura jamais toute l’amitié qu’il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J’en sors meurtri. Hier j’ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne restait debout dans mon esprit.
Sortant avec moi, il m’a accompagné au Bois. J’avais pris mes patins qui dormaient depuis dix ans dans une caisse et, ma foi, sur la glace, je ne les ai pas trouvés trop rouillés. Valéry ne m’a point quitté ; je souffrais à le voir m’attendre, de sorte que je n’ai presque pas patiné. Repartant avec lui, je l’ai quitté devant la porte des Charles Gide, où je suis monté prendre des nouvelles de Paul.
Et, naturellement, impossible de travailler le soir. Après une telle conversation je retrouve tout saccagé dans ma tête.
La conversation de Valéry me met dans cette affreuse alternative : ou bien trouver absurde ce qu’il dit, ou bien trouver absurde ce que je fais. S’il supprimait en réalité tout ce qu’il supprime en conversation, je n’aurais plus raison d’être. Du reste je ne discute jamais avec lui ; simplement il m’étrangle et je me débats.
Ne m’a-t-il pas déclaré hier que la musique (il en est sûr) allait devenir purement imitative ; ou mieux, une notation de plus en plus exacte de ce que la parole ne pouvait plus exprimer, mais sans plus aucun souci esthétique : un langage précis.
Il dit aussi : « Qui est-ce qui s’occupe aujourd’hui des Grecs ? Je suis convaincu que ce que nous appelons encore aujourd'hui « langues mortes » va tomber en putréfaction. Il est impossible désormais de comprendre les sentiments des héros d’Homère. Etc., etc.»
Mes pensées, après des propos de ce genre, mettent à se redresser plus longtemps que les herbes après la grêle.

Alain, le 20 Juillet 1927, sous le titre NOTRE LUCRECE écrivait :

« Valéry est notre Lucrèce. Neuf, serré, éclatant, sauvage. Seul devant la mer, qui ne dit qu’elle ; seul sous les constellations, qui ne disent qu’elles ; et suivant jusque dans ces explosions de mondes les jeux de la force nue et des essences impitoyables. Les hommes à ses pieds, ombres passagères. »

Son texte se terminait par cette allusion au discours à l’Académie :

Et je viens à penser à Anatole France, victime immolée ici par celui qui se nomme lion, mais victime qui enfin fit voir une fois ou deux l’étincelle de l’amour humain, plus précieux encore que l’espérance.

Repost 0
6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 13:22

Je vous ai donné à lire, il y a peu, le chapitre 13 de Monsieur Bergeret à Paris d'Anatole France.

En Juillet 2011, j'avais copié sur ce blog le début du chapitre 14 où nous rencontrions un vieil ami de Bergeret, "l'ami des mauvais jours" Jumages.

Farfouillant encore un peu, j'en retrouve la suite sur mon autre blog Mémoire de liseur, suite que vous pourrez lire ici si cela vous intéresse .

Précisons que c'est la lecture de Monsieur Bergeret qui m'a incité à ajouter Les Mille et une nuits dans la version de Mardrus à ma bibliothèque.

Je ne résiste pas au plaisir de vous donner la suite du chapitre.

…Il aimait à couper les feuillets des livres. C’était un sage qui se faisait des voluptés appropriées à son état. L’austère Jumage lui envia cet innocent plaisir. Le tirant par la manche :
-- Ecoute-moi, Lucien. Je n’ai aucune de tes idées sur l’Affaire. J’ai blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu’elle n’ait les plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à ton égard. Je les condamne. Tu n’en doutes pas ?
-- Je n’en doute pas.
Et après un moment de silence, Jumage reprit :
-- Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille pas. Il serait acquitté.
-- Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des éperons à mes bottes, et trainant derrière moi vingt mille camelots à mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la Seine en condamnèrent l’auteur, c’est qu’ils délibéraient sous des cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de l’erreur et du mensonge. Je ne dispose pas d’un si farouche appareil. Il est donc très probable que mon diffamateur serait acquitté.
-- Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que comptes-tu faire ?
-- Rien. Je me tiens pour satisfait. J’ai autant à me louer des injures de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite poignée ‘hommes dénoncèrent pour l’honneur de la France la condamnation frauduleuse d’un innocent, ils furent traités en ennemis par le gouvernement et par l’opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par la parole, ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais ! Mais elles servirent la vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses…
-- Il n’y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
-- …permirent d’en établir la fausseté. L’erreur éparse ne peut rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force d’enchaînement que l’erreur n’a pas. Elle forma, devant l’injure et la haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C’est à la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de notre cause.
-- Mais, vous n’êtes pas triomphants, s’écria Jumage, et nous ne sommes pas vaincus ! C’est tout le contraire. L’opinion du pays est déclarée contre vous. Toi et tes amis, j’ai le regret de te le dire, vous êtes exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus ? Tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.
-- Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m’arrêtais aux apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la justice. Il y a des criminels impunis. La forfaiture et le faux témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je n’espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu’ils se sont trompés. Un tel effort n’est possible qu’aux plus grandes âmes.
Il y a peu de changement dans l’état des esprits. L’ignorance publique a été à peine entamée. Il ne s’est pas produit de ces brusques revirements des foules qui étonnent. Rien n’est survenu de sensible ni de frappant. Pourtant il n’est plus le temps où un Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice, l’honneur de la patrie, les alliances de la République, où la puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la garde ; temps de brutalité et d’hypocrisie où le mépris de l’intelligence et la haine de la justice étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d’État, où les pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c’était un délit de crier « Vive la République ! » Ces temps sont déjà loin de nous, comme descendus dans un passé profond, plongés dans l’ombre des âges barbares.
Ils peuvent revenir ; nous n’en sommes séparés encore par rien de solide, ni même rien d’apparent ni de distinct. Ils se sont évanouis comme les nuages de l’erreur qui les avait formés. Le moindre souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous fortifier, vous n’en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes vaincus par le dedans, et c’est la défaite irréparable. Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences de vos erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti énorme de l’iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et s’écroule de lui-même.
Qu’importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent ! La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences même de l’acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs ? Cela n’importe pas plus, dans notre état social, qu’il importait dans la jeunesse de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs disparaissaient devant des animaux d’une forme plus belle et d’un instinct plus heureux, qu’il restât encore, échoués sur le limon des plages, quelques monstrueux survivants d’une race condamnée.

Sortant de chez son ami, Jumage rencontra, devant la grille du Luxembourg, le jeune M. Goublin.
--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m’a fait de la peine. Je l’ai trouvé très accablé, très abattu.
L’Affaire l’a écrasé.

Repost 0
1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 07:53

Pour Violette, voici l'article du Figaro lu par Monsieur Bergeret devant la statue de Marguerite de Navarre.

(Tiens! Il me faudra parler de L'Heptameron un de ces jours)

LE BUREAU

«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à l’origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec le loisir de l’exercer. Aussi voit-on que la lumière s’est faite d’abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de leurs travaux, étaient plus aptes que d’autres à se débrouiller dans des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens et de l’attention. Le sens commun suffit aujourd’hui.

Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c’est ce dont il ne faut pas s’étonner: on ne doit s’étonner de rien. Il y a des raisons à tout. C’est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il n’est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s’apercevoir que le public a été trompé autant qu’on peut l’être, et qu’on a abusé de sa crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge. Le gros des journaux s’étant porté au secours des faussaires, les feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus souvent, c’était pour contenter leur public et répondre aux sentiments intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité vint de l’instinct populaire.

La foule, j’entends la foule des gens incapables de penser par eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se faisait de l’armée une idée simple. Pour elle, l’armée c’était la parade, le défilé, la revue, les manœuvres, les uniformes, les bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C’était aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin bleu, le quartier, l’exercice, la chambrée, la salle de police, la cantine. C’était encore l’imagerie nationale, les petits tableaux luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si frais et des batailles si propres. C’était enfin un symbole de force et de sécurité, d’honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à cheval, l’épée au poing, dans les éclairs de l’acier et les feux de l’or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le traître qu’il fallait sauver?

Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c’est qu’ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manœuvres, le champ de bataille, mais qu’ils avaient une odeur de bureau, un goût de renfermé; c’est qu’ils n’avaient pas l’air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l’erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l’encrier de porcelaine entouré d’éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d’imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres «assis», qu’un poète a chantés, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l’accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise, est sorti d’un coin de ce bâtiment sur lequel sont sculptés des trophées d’armes et des grenades fumantes.

»Les travaux qui s’accomplirent là durant quatre années, pour mettre à la charge d’un condamné les preuves qu’on avait négligé de produire avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait et qui s’accusait lui-même, sont d’une monstruosité qui passe l’esprit modéré d’un Français et il s’en dégage une bouffonnerie tragique qu’on goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manœuvres prodigieuses d’audace et d’ineptie, et je conçois que le public, distrait et mal averti, ait refusé d’y croire, alors même qu’elles étaient divulguées.

Et pourtant il est bien vrai qu’au fond d’un couloir de ministère, sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents, ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout l’affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines mœurs, elle a suscité aussi de beaux caractères.

Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait nullement à ceux-là. Il avait l’esprit lucide, avec de la finesse et de l’étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine, d’une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers les plus intelligents de l’armée.

Et, bien que cette singularité des êtres d’une essence trop rare pût lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l’armée, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats qu’Alfred de Vigny avait vus ou devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles soins qu’ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui l’accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la vie.

Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d’Esterhazy. Il en avertit ses chefs. Ils essayèrent, d’abord par douceur, puis par menaces, de l’arrêter dans des recherches qui, en découvrant l’innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes. Il sentit qu’il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit avec une réflexion calme, lente et sûre, d’un tranquille courage, son œuvre de justice. On l’écarta. On l’envoya à Gabès et jusque sur la frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.

N’ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre sous l’abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut l’empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la tranquillité du juste, dans la sérénité d’une âme sans crainte et sans désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d’un homme qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un moment qu’il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.

Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir l’innocence d’un juif et le crime d’un chrétien, il avait dû surmonter des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés dans son cœur dès son jeune âge, tandis qu’il grandissait sur cette terre d’Alsace et de France qui le donna à l’armée et à la patrie. Ceux qui le connaissent savent qu’il n’en est rien, qu’il n’a de fanatisme d’aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d’un sectaire, que sa haute intelligence l’élève au-dessus des haines et des partialités, et qu’enfin c’est un esprit libre.

Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de sa statue, il était libre, plus libre qu’eux. Ses lectures abondantes, ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d’idées hautes et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C’est eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers, prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l’ont vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d’esprits, que s’organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la fin d’un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je crois pourtant qu’il souffrait. Je crois qu’il a souffert cruellement de tant de bassesse et de perfidie, d’une injustice si monstrueuse, de cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte simplicité le fagot pour le supplice de l’innocent. Et comment n’aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu’il ne croyait dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l’essai que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois qu’il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j’aurais honte de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine arrivât jusqu’à ses oreilles et offensât la juste fierté de son cœur. Loin de le plaindre, je dirai qu’il fut heureux, heureux parce qu’au jour soudain de l’épreuve il se trouva prêt et n’eut point de faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu’il se montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu’il est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner que de l’admiration.»

Pour le procès de Picquart, je me prends un peu les pieds dans le fouillis de mes documents.

Je répondrai plus tard.

Repost 0
Published by bergeret - dans Anatole France
commenter cet article
30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 07:08

Avant tout, relayons ceci .

Je vous ai parlé, ici-même et ici encore, d'un texte d'Anatole France sur le colonel Picquart que j'avais laborieusement tapé à la main--j'allais ecrire "que je me suis tapé"--il y a quelques années et dont je ne trouvais plus trace "dans mes papiers".

Je l'ai donc cherché vainement dans mes blogs, dans mes fichiers PC.

En désespoir de cause, j'ai entré dans la recherche Google les premiers mots de ce texte...

Pour se reconnaitre dans toute cette affaire, il fallait, à l'origine,

Comme bien souvent, cela a marché

À propos du colonel Picquart, on pourra lire cette déclaration à ses juges :

Je m’oppose absolument à la remise. Je soumets ma cause à votre sagesse ; mais je tiens encore à dire un mot.
Je viens d’apprendre ici l’abominable machination à laquelle je ne voulais pas croire ce matin : cette accusation de faux au sujet du Petit-Bleu.
J’irai peut-être ce soir au Cherche-Midi. C’est probablement la dernière fois, avant cette instruction secrète, que je puis dire un mot en public. Je veux que l’on sache bien, si l’on trouve dans ma cellule le rasoir d’Henry ou le lacet de Lemercier-Picard, que ce sera là un assassinat, car jamais un homme comme moi ne pourra avoir un seul instant l’idée du suicide.
J’irai le front haut devant cette accusation, avec la même sérénité que j’ai toujours apportée devant mes accusateurs.
Voilà, Monsieur le Président, ce que je voulais dire.

Repost 0
24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 17:11

Au hasard de mes bloguenaudouillages, je rencontre quelqu'un qui croyait tout connaitre d'Anatole France et de Lucien Bergeret et qui semble avoir ignoré jusqu'à ce jour "Les Histoires contemporaines", tout au moins la première partie L'Orme du Mail !

L'Orme du mail, Le Mannequin d'osier, L'Anneau d'Améthyste et Monsieur Bergeret à Paris, écrits au temps de l'Affaire...

Monsieur Bergeret dreyfusard.

Autrement intéressant que Le Lys Rouge ...

C'est dans Monsieur Bergeret à Paris que l'on peut lire un texte à la gloire du capitaine Picquard.

C'est du Mannequin d'osier que j'ai extrait ce texte.

Repost 0

Présentation

  • : Le blog de Bergeret
  • Le blog de Bergeret
  • : sans queue ni tête
  • Contact

Profil

  • bergeret
  • Mi-figue;mi-raisin
Procrastinateur confirmé
Fumiste
Bloguenaudouilleur
  • Mi-figue;mi-raisin Procrastinateur confirmé Fumiste Bloguenaudouilleur

Recherche